Se shooter du bonheur…

Posted May 5th, 2008 by vanille

source: Explosm.net

 

L’idée du sujet provient d’une banale marche dans le quartier de Charlesbourg menant à un dépanneur pour y faire un achat. Sur le comptoir, un nouveau présentoir trône fièrement à côté de la caisse. Celui-ci annonce un nouveau produit, pour faire suite à la grande popularité des boissons énergisantes. Il s’agit de cinq sortes de gélules différentes « 100 % naturelles » aux couleurs attrayantes, et qui prétendent avoir diverses fonctions. La première s’appelle BOOST et est conçue pour donner de l’énergie. La seconde se nomme D-STRESS, et a un effet calmant et relaxant. R-SET quant à elle, est à prendre avant de consommer de l’alcool pour éviter les désagréments des lendemains de veille. Et les deux dernières gélules, mais non les moindres, s’appellent X-CITE HOMMES et X-CITE FEMMES. Celles-ci, une pour chaque sexe, sont conçues pour stimuler la libido. Ces capsules sont destinées aux 18-44 ans, sont déconseillées aux femmes enceintes et suggèrent l’avis d’un professionnel de la santé avant son utilisation. Mais en fait, dans l’attente d’une approbation officielle de Santé Canada, ces produits ne sont pas contrôlés, sont méconnus par les commis des dépanneurs et sont vendus à n’importe qui. Même si le produit vise une clientèle adulte, la campagne publicitaire qui s’y rattache s’adresse clairement à un public plus jeune.

D’abord, une recherche rapide a été entreprise afin d’en savoir davantage sur ces produits de la gamme DOSE[1], une initiative lancée grâce collaboration de la station de radio Énergie avec les dépanneurs Couche-Tard. Les réactions suite à la mise en marché de ces produits sont nombreuses et variées, et plusieurs s’inquiètent. En bref, deux inquiétudes semblent dominer : la première concerne la dangerosité de ces pilules pour la santé des consommateurs. En fait, dans un article du 13 mars 2008 de cyberpresse.ca, un pharmacien a étudié le contenu des capsules et a conclu qu’elles sont sans danger. Selon lui, « certains ingrédients sont très valables, mais la dose est faible »[2]. Ainsi, les ingrédients utilisés qui promettent l’effet garanti sont reconnus, mais la dose contenue dans les capsules est trop faible pour produire un effet significatif. La seconde opinion se situe par rapport à la mise en valeur de la prise de ces pilules présentées comme des médicaments et de la facilité d’accès du produit pour les jeunes. Or, ce travail se penchera davantage sur ce dernier point, en s’appuyant principalement sur les notes de Claude Rouillard, professeur au département de médecine à l’Université Laval et responsable du cours TXM-22287 : Aspects biologiques des substances psychoactives.

Certaines drogues peuvent s’apparenter de très près à ce qu’offrent les produits de la gamme DOSE. Ainsi, « Boost » peut ressembler à du « speed », « D-Stress » peut s’apparenter aux effets des opiacés comme la morphine, alors que « X-Cite » fait penser au MDMA ou au GHB. Alors que nous savons les dommages induits par ces psychotropes, des questions suscitent l’intérêt. Est-ce que des produits tels que ceux de la gamme DOSE auront pour effet de banaliser la prise de médicaments ou de pilules sur les consommateurs, en particulier sur les jeunes? Si oui, qu’en est-il de l’impact sur la perception face aux drogues qui produisent un effet semblable, en particulier sous la forme de pilules? Nous tenterons d’abord de définir le mécanisme de la dépendance aux psychotropes ainsi que les comportements de consommation, pour ensuite être en mesure d’adopter un point de vu critique sur ces questions.

Par définition, une drogue est une substance psychotrope qui produit un effet sur le système nerveux central. Selon les transmetteurs activés par la substance, un sentiment de plaisir et/ou une modification des sensations seront produits, ce qui contribuera à modifier le comportement du consommateur. En accord avec cette définition, les produits de la gamme DOSE pourraient entrer dans cette catégorie, au même titre que le café ou l’alcool. Même si les agents stimulants sont moins puissants que les drogues connues, par exemple les opiacés qui créent une forte dépendance, ils créent néanmoins du plaisir ou une modification des perceptions. Est-ce que ce plaisir pourrait aller affecter le circuit neuronal de la récompense et créer une dépendance? Il est certain que la dépendance ne se crée pas automatiquement avec l’usage sporadique d’une drogue. En effet, c’est l’usage répétitif qui peut engendrer une perte de contrôle de la consommation. Lorsqu’il y a dépendance, c’est que l’individu continue de consommer le psychotrope malgré les dommages induits à lui-même, à autrui et à son environnement. La dépendance se caractérise par deux types différents, psychiques et physiques, qui peuvent parfois se combiner selon le type du psychotrope consommé. La dépendance psychique est un phénomène cyclique où l’individu ressent le besoin de consommer à nouveau le psychotrope pour retrouver le plaisir qu’il a ressenti la première fois. Les souvenirs et la mémoire sont alors des éléments importants qui entrent en jeu dans ce type de dépendance. La dépendance physique se manifeste surtout lorsqu’il y a une diminution de la concentration de la drogue ou un arrêt brusque de la drogue dans l’organisme. Cette diminution produit un état de sevrage, qui se caractérise par une série de symptômes souvent désagréables. Il peut s’en suivre un phénomène appelé « craving » que Jean-Pol Tassin (1998) définit comme « un syndrome pour lequel la consommation d’un produit devient une exigence supérieure à celle d’autres comportements qui avaient auparavant une plus grande importance »[3]. En d’autres termes, un phénomène de sevrage conduit l’individu dépendant à la recherche constante de la drogue, et ce, souvent au détriment de ses autres besoins. Puisque les symptômes de sevrage constituent souvent l’inverse des effets recherchés de la drogue, l’individu mettra d’autant plus d’ardeur pour trouver la drogue afin de diminuer les effets indésirables. Concernant les produits de la gamme DOSE, nous pourrions parler d’un risque de dépendance de type psychique plutôt que d’une dépendance de type physique. Dans le cas des produits de la gamme DOSE, les effets portés peuvent-ils créer à long terme des symptômes semblables à ceux de la dépendance psychique? Prenons exemple de la capsule « Boost ». Un utilisateur fréquent pourrait-il voir ses tâches journalières impraticables s’il ne prend pas sa dose de « boost » quotidienne?

Si nous poussons la réflexion un peu plus loin, et où la consommation de ces produits pouvait vraiment devenir problématique, c’est la possibilité d’une banalisation de la prise de pilules et du développement d’une tolérance aux effets de ces produits, qui pourrait éventuellement conduire à consommer les drogues connues (amphétamines, MDMA, GHB, Speed, etc.) pour obtenir les effets recherchés. La tolérance en toxicomanie est un mécanisme d’adaptations de l’organisme aux effets de la drogue. L’individu doit donc augmenter les doses pour ressentir la même proportion d’effets, et il peut même arriver à consommer des doses qui seraient habituellement toxiques. En ce sens, « ces adaptations peuvent être déclenchées par une tendance à réguler l’activité des différents systèmes cérébraux à l’intérieur de certaines limites définies, et elles sont sous-adjacentes au processus de tolérance, autant que de sensibilisation associée à des administrations répétitives de drogues »[4]. Ainsi, l’individu développe des habitudes basées sur des apprentissages, se transformant éventuellement en une dépendance. La tolérance aux produits de la gamme DOSE est fortement probable, au même titre qu’un individu peut développer une tolérance à l’alcool ou au café. Si une habitude de consommation s’est développée suite aux répétitions de la consommation du produit, mais qu’une tolérance a fait diminuer les effets recherchés, l’individu pourrait être tenté de consommer des psychotropes qui produisent le même effet, voire même un effet plus puissant. Le risque est d’autant plus élevé si la prise de capsules est devenue banalisée et attrayante, comme le suggère explicitement la campagne publicitaire des produits de la gamme DOSE. Or, alors que les dangers pour la santé de ces produits sont minimes, la consommation répétée des amphétamines, par exemple, est hautement nocive et conduit à des conséquences irréversibles au niveau cérébral.

En somme, malgré que les produits de la gamme DOSE soient constitués d’ingrédients 100 % naturels et ne semblent pas dangereux pour la santé à priori, l’impact sur les habitudes de consommation est considérable et peut avoir des conséquences importantes. Nous avons constaté que plusieurs facteurs peuvent contribuer à causer la problématique. La dépendance est souvent perçue à tort comme conséquente d’un ingrédient pathogène dans le produit. Nous avons vu qu’une dépendance psychique est possible s’il y a une perte de contrôle de la consommation de ces produits, au même titre qu’un joueur compulsif développe une dépendance pour les jeux de hasard. Nous avons aussi constaté qu’une tolérance peut se développer suite à l’absorption répétée du produit, comme l’on développe une tolérance à un médicament surconsommé. Mais tout cela peut demeurer sans conséquence, si ce n’était de la banalisation et de la promotion de ces capsules comme étant la « solution miracle ». En effet, nous savons que des produits naturels offrant les mêmes effets sont disponibles dans les pharmacies depuis longtemps. Là où il y a préjudice, c’est que la compagnie qui fabrique la gamme de produits DOSE a rendu accessible leur marchandise dans les dépanneurs, annexée à l’étalage de bonbons, et qu’ils visent un jeune public avec leurs stratégies de vente. Alors que le profil type du consommateur moyen de drogues d’abus est âgé de 14 à 29 ans[5], il est d’autant plus sensible à développer des habitudes de consommation s’il est exposé plus facilement à prendre une pilule pour soulager tous ses maux. Les produits de la gamme DOSE encouragent ce comportement en banalisant le geste. Nous croyons que ces produits devraient être retirés des étalages des dépanneurs Couche-tard et de tout autre commerce autre que les pharmacies, ou du moins sensibiliser les jeunes au problème de toxicomanie que la consommation leur produit pourrait engendrer.



 

[1] Informations tirées du site : http://radioenergie.ca/dose/

 

[2]  Tiré de l’article paru sur le site : http://www.cyberpresse.ca/article/20080313/CPACTUALITES/803130568

 

[3] Tassin, Jean-Pol. Drogues, dépendance et dopamine. Le toxicomane est assujetti à sa production cérébrale de dopamine. La Recherche, février 1998.

 

[4] Trevor W. Robbins et Barry J. Everitt La dépendance aux drogues : Une accumulation de mauvaises habitudes. Nature, 398 : 567-570, 1999.

 

[5] Tiré des notes de cours du 15 janvier 2008 de TXM-22287 : Aspects biologiques des substances psychoactives.

 


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